À la suite de nos péripéties et d’attente de pièces mécaniques, nous avons profité de l’opportunité qui nous était offerte pour prendre le temps de se déposer. Nous étions à la campagne, dans un village au sud-est de Oaxaca. Ce village est réputé pour être la capitale du textile. Ici, on y fabrique des tapis de laine et de coton, les « tapetes ». Toutefois, nous avons découvert plein d’autres éléments qui font de ce village un lieu exceptionnellement riche et où il fait bon vivre.

Teotitlán del Valle, c’est le paradis des tapetes. En arrivant, on se fait entreprendre par Moise qui nous amène chez lui et nous montre les métiers à tisser. Il nous présente son père de 82 ans, Niceforo, et sa mère, Rosalina. Il y vit avec sa soeur et son frère. Il nous montre comment on file la laine, comment on la teint (avec des plantes et des insectes), comment on fait les designs. Son pari a été gagné. Nous avons été conquis.

Moise a été le phare dans la nuit. Il m’a introduit au « municipio », instance gouvernante où toutes les décisions qui concernent le village se prennent, en comité et en zapoteca (j’y reviendrai dans cet article). Bref, après délibérations auxquelles j’ai assistées en répondant aux questions qu’on me posait, on nous offre une nuit près de la bibliothèque municipale et du musée communautaire. Cette nuit a été des plus tranquilles depuis longtemps. Nous voulions passer plusieurs jours (et nuits) dans ce village magnifique, au pied des montagnes de la Sierra Norte. Le lendemain, on croise Niceforo. Nous lui faisons part de nos souhaits de rester à Teotitlán del Valle pour quelques temps. Il nous introduit alors à sa fille, Natividad (« Nati »), qui a un petit lopin de terre à la campagne, à environ 1 km du centro. Il y a de place pour y stationner notre Tortue. Nous acceptons sans attendre.

C’est ainsi que débute notre vie campagnarde mexicaine. Nous côtoyons des chiens, évidemment, mais également, des poules et coq, dindes et dindon, vaches et veau. Notre vie est alors ponctuée de lever à l’aube pour la marche quotidienne vers l’école primaire où le silence est d’or, d’emplettes au marché en avant-midi, d’escapade dans les champs voisins pour regrouper les vaches en fin de journée, de jeux et d’apprentissages avec les enfants de Nati et d’Arnulfo (ils en ont trois, Esmeralda 7 ans, Rodolfo, 13 ans et Arnulfo Jr, 17 ans), de couchers de soleil sur les montagnes et j’en passe…

Arnulfo et Nati cultivent, lors de la saison des pluies (de mai à novembre), les aliments traditionnels que sont le maïs et les haricots noirs (« frijoles« ). Avant de semer, ils récoltent aussi les « chapulines« , les grillons. Nous discutons de la façon de les apprêter et dans quels mets on les utilise. Les cultures de cette famille comblent une partie de leurs besoins. Autrement, ils fabriquent des tapetes qu’ils vendent par contrats à des commerçants. Ils disent qu’ils vendent à moindre coût mais de façon constante. Aussitôt produit, aussitôt vendu. Pas d’inventaire à gérer, pas de recherche de clients potentiels. Les revenus que ça génère sont suffisants pour vivre.

Le commerce des tapetes apporte une affluence constante au village. Beaucoup de circuits touristiques passent par ici et on y rencontre des touristes. Ils ne sont que de passage, le temps d’un après-midi, généralement. Les gens du village se connaissent et se saluent. Ils sont sympathiques, vraiment. C’est l’esprit de communauté qui prévaut, l’esprit zapoteco. Le mode de gouvernance qu’ils appellent rotative tient son origine des zapotecos, première nation de la vallée. Dans ce mode de gouvernance, il y a les cargos et les tequios. Toutes les décisions se font en assemblée. C’est de cette façon que nous avons obtenu le droit de se stationner au centro pour une nuit. Chaque membre de l’assemblée possède un bâton qu’il garde pour environ un an. Ensuite, cette personne le remet à une autre qui siégera à son tour pour un an. Seul le/la président.e d’assemblée peut siéger au maximum 3 ans. Ce mode de gouvernance rotative a été reconnu par le gouvernement de l’État de Oaxaca il y a plus de trente ans. Il est à noter que Teotitlan del Valle compte plus de 6000 personnes.

Les cargos, ce sont le partage des biens communs envers les plus nécessiteux. Il y a une véritable volonté d’assister son prochain. C’est probablement sur ce principe que l’assemblée s’est appuyée pour que le montant versé pour se stationner soit verser à CE propriétaire d’entreprise plutôt qu’à un autre. Si on ramène ce principe aux escargots de la Tortue Têtue, ils avaient besoin d’un endroit pour se déposer et on leur en a fourni un, sans contribution.

Les tequios, c’est que chaque membre du village doit s’acquitter d’une tâche pendant un an, bénévolement. Les tequios commencent autour de l’âge de 17 ans. Les membres nommés siègent sur un comité où l’on se répartit la tâche à accomplir. Par exemple, Arnulfo a assuré la sécurité du village de nuit. Ils étaient huit membres dans ce comité. Par groupe de deux, ils faisaient une semaine par mois à patrouiller le village la nuit pour assurer la sécurité. Son fils, Arnulfo Jr, 17 ans, a également commencé les tequios. Il s’occupe des enfants de 5 ans à l’école (un genre de service de garde). Ils sont 14 sur le comité et donc, ils font environ un avant-midi par semaine. Les tequios sont distribuées annuellement à toutes les familles du village et que c’est par comité qu’ils répartissent les rôles et horaires.

Il faut que je vous parle de nos poubelles (je me sens un peu comme Ti-Mé en disant ça). Nous sommes arrivés à Teotitlán del Valle un jeudi. On nous a dit que les poubelles passent le mercredi et le dimanche. Alors le premier dimanche, on a attendu le camion toute la journée. Il n’est pas passé. Comble de malchance, le mercredi suivant, un problème mécanique a cloué le camion sur place. Le dimanche suivant, nous l’attendions de pied ferme question de salubrité dans le milieu environnant. Il n’a pas passé. Arnulfo a passé un appel au municipio et ils lui ont dit que la situation allait se régler et pour assurer un minimum de service, ils allaient envoyer un camion lundi matin. « Parfait! » que je me dis. Je déposerai mes vidanges au chemin en allant reconduire Esmeralda. Nous partons généralement vers 7h30. Ça fait que le lundi matin, réveil en sursaut au son du klaxon du camion de poubelle… criss! Yé 5:45!! Le temps que je réalise ce qui se passe, que mon corps se mette en route et que j’essaie de passer par-dessus Marie-Anne sans la réveiller, elle me regarde d’un air ahuri qui voulait dire : « Kossé ça, simonaque? », qu’on enfile de quoi cacher nos dessous… le camion était déjà loin. Pouet pouet pouet….Finalement, mon bon Arnulfo me propose d’aller au basurero (dépotoir) avec la camionnette (encore une fois, la « cargos »). En contrepartie, on fait un nettoyage du terrain parce qu’il a venté fort la veille et les poubelles qui s’accumulaient depuis deux semaines ont un peu été éparpillées. Rendus au dépotoir, un homme nous indique où on trie nos plastiques, notre verre, les matières recyclables et organiques. Les inorganiques sont entassés dans une cellule d’enfouissement. Il m’explique que chaque membre masculin d’une famille fait une journée par année au dépotoir. De façon bénévole. C’est le mode de gestion que je vous ai déjà expliqué avec les tequios.

Je réalise donc que, chacun des membres de la communauté met l’épaule à la roue pour assurer l’ensemble des activités, des tâches, nécessaires au bon fonctionnement d’une municipalité. La municipalité met à la disposition de ces concitoyens des infrastructures qui répondent aux besoins et que les gens en prennent soin. En contrepartie, les taxes annuelles y sont minimales. Chacun des membres connaît l’ensemble des rouages du fonctionnement du village et donc, se sent impliqué. Les villages des environs fonctionnent aussi selon ce mode de gouvernance. Il n’y a pas de partis politiques, ni d’élection. Après un mois à côtoyer les gens du village, j’en suis encore estomaqué.

Le village est surplombé par El Picacho. Selon la croyance zapoteca, les premiers habitants de la vallée sont arrivés à El Picacho et ont posé leur regard sur la vallée en contrebas. Une rivière y coulait, à plein, à l’année. De nombreux étendues d’eau et une végétation verdoyante. Ils se sont dit que ce serait un excellent endroit pour s’installer. Arnulfo et moi avons été marcher près de la rivière. Elle est à sec en ce moment (février). L’eau est un enjeu important. La situation actuelle de l’eau est préoccupante. Avec les pluies sporadiques et la désertification de la région, l’agriculture ne donne plus les résultats attendus. Il me dit qu’il y a un puits dans la vallée mais, aucun réseau pour l’acheminer au village, encore moins en campagne. Il y a des revendeurs autorisés mais ça coûte et la livraison en campagne n’est pas assurée. Il doit se retourner vers des puits artisanaux qui font affaire avec des revendeurs itinérants. Ils limitent l’utilisation de l’eau au minimum.

Les cultivateurs se tournent vers d’autres formes d’agriculture.Les agriculteurs se tournent vers le « maguey », la plante qui donne l’agave pour fabriquer le mezcal. Depuis 2014, la région de Oaxaca a plus que décuplé le volume de production de mezcal. On m’explique que les gens se tournent vers cette culture plus résistante aux sécheresses plutôt que vers les cultures traditionnelles comme le maïs ou les frijoles en raison de l’irrégularité des saisons de récoltes années après années. Le mezcal permet de tirer un bon prix de l’agave. Les « maguey » arrivent à maturité entre 4 et 6 ans. Il en faut généralement une dizaine voire une quinzaine de milliers de plants pour être considérés et avoir un bon rendement. Chaque plant se vend à 20 pesos chacun. À maturité, un plant produit environ pour 15000 pesos d’agave. De ce que j’en comprends, on recommence le processus après la récolte du fruit. Bien que lucrative, cette culture ne nourrit pas une famille comme le veut la campagne de souveraineté alimentaire « Sin Maíz no hay País« .

Plus haut, dans la montagne, on cultive le café. En prenant le temps de discuter avec un cultivateur au marché, j’ai appris l’histoire de son café. Il n’y a qu’une seule récolte par année, généralement en décembre.  Par la suite, sa famille et lui descendent les fruits à Teotitlán del Valle, où ils sécheront pour deux mois environ. Une fois secs, les fruits sont extraits de leur cosse et sont envoyés à Oaxaca pour être torréfiés, c’est une question d’uniformité de la torréfaction.  Il y a beaucoup de pins dans la montagne et la torréfaction sur charbon de pin est très inégale. La torréfaction du grain est de type moyenne et ils écoulent l’entièreté de leur production localement. La récolte qu’ils font est suffisante pour subvenir à leurs besoins. Il m’a aussi fait goûter de la liqueur de café. Ils se servent de mezcal comme eau de vie de base.

Le mezcal fait partie des traditions. En général, la production est pour une consommation locale. Nous avons eu l’occasion de passer de bons moments de discussion et de dégustation avec nos hôtes. Ils l’appellent le « saca palabras« . Il nous a permis d’améliorer notre espagnol et de découvrir quelques mots en zapoteco, dialecte originaire de la région. Nati et Arnulfo le parlent avec leurs enfants, question que le dialecte survive. Les plus vieux du village ne communiquent qu’en zapoteco alors que la jeunesse parle l’espagnol.

Bien que ce soit malgré nous, nous avons profité de l’occasion pour nous implanter dans la communauté. Les chauffeurs de mototaxis savent maintenant qu’ils doivent nous reconduire à l’autobus bleu, près de la nouvelle antenne. Nous référons des touristes à Moise et à Niceforo pour vendre leurs tapetes. Nous mettons à profit nos apprentissages des derniers mois; notamment concernant les non-choix de jouets dans les kiosques, favoriser le dialogue ou prendre une respiration avant de se laisser envahir par une émotion. Nous avons vécu quelque choc culturel lors de la récolte des bonbons après una piñata. Nous avons fait l’ascension du Picacho. Nous avons fait partie de la vie de cette communauté. Nous en sommes véritablement reconnaissants pour l’accueil.